Pour que le monde d’après ne devienne pas celui d’hier

Con­finés, nous avons pu enfin goûter à “l’art de vivre” d’Echal­lens, à la mobil­ité douce, et décou­vrir un bourg de cam­pagne mis en valeur, où rien ne nous a man­qué si ce n’est la pos­si­bil­ité d’honor­er les petits com­merces locaux essen­tiels à notre vie sociale. La crise san­i­taire a au moins eu cela de bon qu’elle a fait réfléchir des Chal­len­sois : quel est l’a­van­tage de voir Echal­lens devenir le grand cen­tre région­al annon­cé? Faut-il vrai­ment pour­suiv­re des pro­jets pharaoniques qui, comme cha­cun le sait, se fer­ont aux dépends et aux frais des con­tribuables? Con­scients que leur zone d’in­flu­ence n’est que locale, à la mesure de leur quarti­er ou de leur com­mune, cer­tains mem­bres de notre asso­ci­a­tion, menés par Jean-Luc Schmalz, souhait­ent lancer une réflex­ion sur l’avenir d’Echal­lens. Une ini­tia­tive citoyenne, sorte de “task force locale” com­posée de citoyen-ne‑s issus de divers milieux, chargée d’in­ter­roger de manière pluridis­ci­plinaire l’ensem­ble des pro­jets de la Com­mune et d’émet­tre des hypothès­es de change­ments lors d’E­tats-généraux. Notre asso­ci­a­tion, qui partage cette envie, ce fait ici le relais de ce mou­ve­ment qu’elle sou­tient. Décou­vrez ci-dessous le man­i­feste de Jean-Luc Schmalz. Et si vous souhaitez vous aus­si par­ticiper à cette démarche exploratoire, inscrivez-vous!

L’APRÈS COVID… «UN ÉBRANLEMENT INTIME ET COLLECTIF»… VRAIMENT?

- Par Jean-Luc Schmalz -

En plein con­fine­ment et au détour des lec­tures dégustées avec pas­sion, de nom­breuses voies se font écho d’une vraie prise de con­science pour la sor­tie de cette péri­ode inimag­in­able à l’heure des vœux du Nou­v­el-an. Cha­cun y va de ses hypothès­es et com­men­taires pour «le monde de demain», avec le secret espoir que, comme beau­coup le dis­ent, cette crise se trans­formera en oppor­tu­nité unique. Va-t-on réelle­ment se remet­tre en ques­tion et prof­iter de ces temps de repli pour s’ouvrir à de nou­veaux pos­si­bles? Allons-nous vrai­ment nous réin­ven­ter? Notre bourg doit-il se dévelop­per à tous crins? Quels sont nos réels besoins? Qu’est-ce qui nous a man­qué? De vraies ques­tions exis­ten­tielles qui devraient à l’évidence se situer au cœur de nos futures réflex­ions et débats. Par quoi avons-nous été émer­veil­lé?  Et si nous le ren­dions pos­si­ble, au moins dans nos cer­cles d’influence!!

UNE VIE AXÉE SUR «L’ÊTRE» PLUTÔT QUE «L’AVOIR»
«Première leçon du coronavirus: il est stupéfiant de constater qu’il est possible, en quelques semaines, de suspendre partout dans le monde et au même moment, un système économique dont on nous disait jusqu’ici qu’il était impossible à ralentir ou à rediriger.» Bruno Latour

À la lec­ture de ces lignes, nous diri­ons, d’entrée de jeu, que le divorce est de plus en plus man­i­feste entre, d’un côté, les valeurs de l’économie dom­i­nante, et de l’autre, des valeurs de société portées par les mou­ve­ments soci­aux et écologiques. Dans son «opin­ion» pub­liée par le mag­a­zine économique Bilan du 10 avril dernier, inti­t­ulé «Coro­n­avirus, la fail­lite de la logique marchande», Myret Zaki cor­ro­bore cette idée en afffir­mant: «Avec la planche à bil­lets, rien ne sera appris». Une crois­sance pour la crois­sance, sou­vent illus­trée par cette «planche à bil­lets», par une frénésie de la con­som­ma­tion, ou encore par un béton­nage à tout va, vient sou­vent per­cuter une lec­ture plus holis­tique de la carte du monde, atten­tive à une répar­ti­tion des ressources mesurées, une économie inté­grée et une qual­ité de vie axée sur «l’être» plutôt que «l’avoir». Il est égale­ment impor­tant de relever que les écarts de class­es se creusent. Chacun‑e s’accorde à dire que, par exem­ple, les mesures de con­fine­ment sont vécues très dif­férem­ment à la cam­pagne ou entre les qua­tre murs étroits d’un petit apparte­ment en pleine ville. C’est d’ailleurs grâce à notre con­di­tion de con­finé-e‑s, que nous avons vrai­ment pu goûter «l’art de vivre» d’Echallens, assor­ti de vraies con­di­tions de mobil­ité douce, tant souhaitée par nos habi­tant-e‑s. Un bon­heur retrou­vé, après des années où les chapelets de véhicules vien­nent étouf­fer notre pau­vre cité par leurs tran­sits per­ma­nents. Un bourg de cam­pagne, mis en valeur, où rien ne nous a man­qué, si ce n’est la pos­si­bil­ité d’honorer nos petits com­merces locaux, essen­tiels à notre vie sociale.

Dans ce con­texte là, l’importance des espaces-ressources, en par­ti­c­uli­er les verts n’ont pas de prix. Ces poumons naturels por­teurs d’une bio­di­ver­sité essen­tielle aux équili­bres naturels, devi­en­nent essen­tiels. Non pas ceux label­lisés «eco» que les pro­mo­teurs essaient de nous ven­dre dans un esprit de  green­wash­ing ou de mar­ket­ing tein­té de mer­can­til­isme. Ceux qui tien­nent compte d’un développe­ment durable, pen­sé autour des trois piliers que sont le social, l’écologie et l’économie, tout en veil­lant aux dimen­sions viv­ables, viables et équita­bles. Pour­tant, depuis quelques années, chacun‑e a pu lire ou enten­dre, de nom­breux sci­en­tifiques rap­pel­er que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique pour­rait causer des mil­lions de morts d’ici à peine dix ans, et vraisem­blable­ment des mil­liards d’i­ci quelques décen­nies, mal­heureuse­ment sans grand effet. Pire, de nom­breux ter­ri­toires de la planète risquent de devenir inhab­it­a­bles si l’on pour­suit la tra­jec­toire actuelle de nos émis­sions de car­bone. Et tou­jours pas de réac­tion, juste un petit espoir lorsque Lar­ry Fink, patron du pre­mier gérant d’ac­t­ifs Black­Rock, estime que l’é­conomie rebondi­ra non sans mod­i­fi­er cer­tains de nos com­porte­ments. Ce sera aus­si l’op­por­tu­nité de tra­vailler à un monde plus durable.

Alors éton­nant de con­stater que ces risques mon­u­men­taux n’ont provo­qué que de petits ajuste­ments mon­di­aux et qu’inversement la pandémie du Covid-19 a anéan­ti en quelques jours l’argument des intérêts économiques, régulière­ment mis en avant pour jus­ti­fi­er l’inertie face à la crise écologique? Enfin, pour faire bon poids et com­pléter le tableau de notre réal­ité actuelle, ajoutez l’importance pri­mor­diale des liens soci­aux, sym­bol­isés actuelle­ment par les «apéros-bal­cons». Qui n’a pas vu ces perch­es de bam­bou sur­mon­tées de coupes de cham­pagne qui vien­nent s’entrechoquer d’un bal­con à l’autre, au cœur d’une Ital­ie meur­trie, reflet vivant de ces besoins rela­tion­nels indis­pens­ables.

PLUS ÇA CHANGE.…. PLUS C’EST LA MÊME CHOSE?
«La folie, c’est de se comporter de la même manière et de s’attendre à un résultat différent.» Albert Einstein

Les mèch­es blanch­es de nos tig­nass­es, lais­sées à l’abandon durant plusieurs semaines, nous rap­pel­lent que dans les années 60 et 70, un courant de pen­sée a vu le jour sous l’impulsion de plusieurs chercheurs: la sys­témique. Auréolée par ses célèbres sci­en­tifiques comme Bate­son, Wat­zlaw­ick, ou encore Erick­son, et sou­vent citée en exem­ple, l’école de Palo Alto a don­né le ton d’une «nou­velle» com­mu­ni­ca­tion. Cette approche a boulever­sé les mod­èles du passé en pro­posant de nou­veaux par­a­digmes qui ont ren­dus les autres caduques. Aujourd’hui encore, ce courant de pen­sée con­tin­ue à influ­encer nos pra­tiques.

Une bribe de leurs travaux fait écho à la pro­fonde crise que nous vivons aujourd’hui. Pour eux, il y a deux types de change­ment qu’ils nom­ment sim­ple­ment de niveau 1 ou 2. Pour illus­tr­er le niveau 1, la boutade, «plus ça change et plus c’est la même chose» est idéale. Dis autrement, lorsque les «solu­tions de bon sens» créent un peu plus de per­ma­nence, il entre alors en crise et cela sig­ni­fie qu’au sein du sys­tème, des change­ments d’un autre niveau, celui de type 2, s’im­posent, et s’ils ne sont pas intro­duits, le sys­tème régresse et s’effondre. Le deux­ième niveau se car­ac­térise par le fait que c’est le sys­tème lui-même qui se mod­i­fie ou qui est mod­i­fié. L’accès au change­ment 2 dans un sys­tème humain néces­site que les règles qui le régis­sent subis­sent des trans­for­ma­tions. Et cette mod­i­fi­ca­tion des règles d’un sys­tème humain relève, d’une recon­struc­tion de la réal­ité, d’un change­ment d’hy­pothès­es de base ou de pré­sup­posés.

«Ce qui était impos­si­ble il y a quelques mois est devenu pos­si­ble en quelques jours !!» C’est ce qu’affirmait l’autre jour un cer­tain Bill Gates, réveil­lé au petit matin, dans un monde qui a changé. Alors, sans ambi­tion glob­ale ou mon­di­ale, sans révo­lu­tion, juste un besoin de porter un regard dif­férent depuis ce séisme covi­di­en. Juste le besoin de don­ner du sens à nos actions dans nos petits cer­cles d’influence au cœur de notre envi­ron­nement proche, où nous pou­vons agir. Si on ne prof­ite pas de cette événe­ment pour pra­ti­quer un change­ment de niveau 2, alors il ne se fera jamais! C’est ce que Corinne Sama­ma appelle le «new nor­mal».

«Le new nor­mal désigne la nou­velle nor­mal­ité dans laque­lle nous sommes entrés, car­ac­térisée par l’incertitude et le change­ments per­ma­nents. Nos repères tra­di­tion­nels n’ont désor­mais plus cours, rien ne rede­vien­dra comme avant, plus rien ne sera désor­mais nor­mal.»

Pour nous per­me­t­tre une sor­tie de crise «par le haut», qui tire des leçons de la sit­u­a­tion excep­tion­nelle que nous tra­ver­sons, et afin d’éviter une sor­tie «par le bas» pré­cip­itée par les sirènes de groupes de pres­sions, le «think dif­fer­ent» de Steve Jobs et la notion de «new nor­mal» devien­dront pré­cieux pour éclair­er nos pra­tiques. Au croise­ment des hypothès­es et des pro­jec­tions pour le futur, une majorité de con­stats d’après crise met­tent l’accent sur un «monde de demain» nour­ri par les approches inter­dis­ci­plinaires. Bien au-delà des divers domaines issus de la médecine, abon­dam­ment sol­lic­ités depuis de nom­breuses semaines, toutes les dis­ci­plines en sci­ences humaines et sociales sont con­cernées par ces lende­mains devenus som­bres. Asso­ciées aux mul­ti­ples autres domaines sci­en­tifiques, tech­niques et économiques, nous devri­ons retrou­ver de nou­velles pistes inspi­rantes.

UN MONDE D’APRÈS QUI NE SOIT PAS CELUI D’AVANT-HIER
«On disait qu’il était impossible de tout arrêter, on l’a fait en deux mois. Si on ne profite pas de cette situation incroyable pour voir ce qu’on garde ou pas, c’est gâcher une crise, c’est un crime.» Bruno Latour

La crise mon­di­ale liée au Covid-19 nous oblige donc à penser bien au-delà de l’urgence san­i­taire plané­taire, elle met en lumière les lim­ites du fonc­tion­nement de nos sociétés, ain­si que nos dif­férents mod­èles de pen­sée. Nous voilà donc face à un choix cru­cial: soit nous nous bat­tons pour revenir à la sit­u­a­tion que nous avions aupar­a­vant, assor­ti de plans de relance pour soutenir le statu quo, et con­serv­er ain­si des mod­èles soci­aux, économiques ou envi­ron­nemen­taux obsolètes; soit nous investis­sons dans de nou­veaux mod­èles pour sor­tir de la crise en meilleure forme que nous y sommes entrés, prêts pour un avenir: durables, inclusifs, com­péti­tifs, afin d’atteindre une sit­u­a­tion plus équitable, équili­brée, por­teuse de sens, qui englobe les nou­velles donnes révélées par la crise que nous tra­ver­sons. Claire­ment, nous mili­tons pour que le monde d’après ne devi­enne pas celui d’a­vant-hier. Fort du con­stat inspiré des stoï­ciens, et qui défend l’idée qu’il importe de «faire ce qui dépend de nous, plutôt que de se lamenter sur ce qui n’en dépend pas», nous sommes pleine­ment con­scients que notre zone d’influence n’est que locale, à la mesure de notre quarti­er, de notre com­mune ou au mieux de notre région.

C’est donc dans ce périmètre que nous souhaitons réa­gir ensem­ble, de manière déci­sive et inno­vante sans nous laiss­er enfer­mer par les pres­sions économiques et poli­tiques qui ne doivent en aucun cas se sub­stituer à la démoc­ra­tie et aux négo­ci­a­tions sociales. Ain­si nous pen­sons qu’il est indis­pens­able de se don­ner un temps court, libre de toutes ces pres­sions, afin de pren­dre le recul néces­saire. Nous le savons par expéri­ence, même dans les sit­u­a­tions très con­traintes, il importe de pren­dre du temps pour envis­ager l’avenir.

C’est pourquoi, en par­tant de l’idée du «glo­cal», ini­tié par Xavier Comtesse, nous souhaitons lancer une ini­tia­tive citoyenne pour notre com­mune et notre région. Elle vise à met­tre immé­di­ate­ment sur pied une struc­ture de tran­si­tion, une «task force locale», un peu à l’image des «ate­liers par­tic­i­pat­ifs» mis en place par les autorités, ou de la «con­sti­tu­ante» créée en 1999 au niveau can­ton­al. Com­posée de citoyen-ne‑s, de représen­tant-e‑s du cru, issu-e‑s de divers milieux (social, médi­cal, économique, for­ma­tion, sécu­rité, trans­port, urban­isme, infor­ma­tique, logis­tique et poli­tique). Bref, une struc­ture tem­po­raire et indépen­dante, chargée d’interroger de manière pluridis­ci­plinaire l’ensemble des pro­jets de la Com­mune. Ensuite, dans une sorte «d’Etats généraux», elle aurait pour mis­sion d’émettre des hypothès­es de «new nor­mal», qui devraient inclure les nou­veaux paramètres venus s’inviter à nos tables de «pes­tiférés». Au cen­tre du débat trôneront à l’évidence les économies qui se sont totale­ment effon­drée en deux mois. Com­ment pour­suiv­re des pro­jets par­fois pharaoniques, alors que cha­cun sait que le «principe de planche à bil­lets» relevé plus haut, se fera comme d’habitude au frais du con­tribuable? Alors, à sit­u­a­tion excep­tion­nelle, mesures excep­tion­nelles! Pourquoi ne pas imag­in­er que la pre­mière action serait de deman­der aux autorités com­mu­nales un mora­toire tem­po­raire sur l’ensemble des pro­jets com­mu­naux en cours, afin de per­me­t­tre le déroule­ment de cette démarche exploratoire? Non, nous ne voulons pas être une nou­velle fois les din­dons de la farce et souhaitons, comme citoyen-n-e‑s, devenir acteur de ce change­ment de deux­ième niveau en pro­posant une démarche pro-active et nova­trice, dans un monde en plein «ébran­le­ment intime et col­lec­tif», ou le rythme et l’humain repren­nent une place cen­trale.

«Aujourd’hui … Ils ne savaient pas que c’était impossible … alors ils l’on fait !!» Mark Twain

Ces pro­pos vous par­lent? Alors, venez rejoin­dre notre envie de con­cevoir «un art de vivre» chal­len­sois qui tienne compte des nou­veaux paramètres qui se sont invités dans nos vies. Notre objec­tif est sim­ple: con­sti­tuter un groupe pluridis­ci­plinaire du cru, qui réfléchisse et tente d’engager la dis­cus­sion avec les autorités, sur les leçons tirées de l’actuelle épidémie Covid-19. La néces­sité de mod­i­fi­er en pro­fondeur le fonc­tion­nement de nos sociétés est évi­dente. Echal­lens n’échappera pas à cette règle, et pour ne rien vous cacher, nous ne voyons aucun avan­tage à ce que notre bourg devi­enne le grand cen­tre annon­cé. Et pour para­phras­er notre con­seiller fédéral, il est temps d’agir aus­si vite que pos­si­ble, unique­ment pour un développe­ment néces­saire.

- Jean-Luc Schmalz -

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